MGR BARTHELEMY ADOUKONOU
La fin du parcours terrestre d’un grand serviteur de Dieu
Mgr Barthélémy Adoukonou s’est distingué par son investissement personnel pour l’inculturation à travers le Mouvement Sillon Noir (Mèwihwendo) qu’il a fondé en 1970, en collaboration avec les Sages Intellectuels Communautaires, dont Daah René Akanzan. Ses obsèques se sont déroulées du 30 octobre au 3 novembre 2025 dans une ambiance de recueillement. Les différents témoignages ont salué son riche parcours ecclésial et l’héritage qu’il laisse pour l’évangélisation des cultures.
Mgr Barthélémy Adoukonou a dit son adieu au petit matin du lundi 27 octobre 2025 au Centre national hospitalier et universitaire Hubert Koutoukou Maga de Cotonou. Au cours de ses obsèques le 03 novembre 2025 à Abomey
► Homme de culture, prêtre de Dieu
Le lundi 3 novembre 2025, après une messe pontificale en la Cathédrale Saints Pierre et Paul d’Abomey, la dépouille mortelle de Mgr Barthélémy Adoukonou a été inhumée dans la nouvelle Chapelle du Grand Séminaire Saint Paul de Djimè.
Mgr Martin Adjou, évêque de N'Dali, préside la prière de l'absoute en la cathédrale d'Abomey en présence des autres évêques de la Conférence épiscopale du Bénin
Innocent ADOVICharles, un vieil ami perdu de vue depuis plus de 10 ans, a fait le déplacement depuis Rome pour assister aux obsèques de Mgr Adoukonou. Comme lui, ils étaient nombreux à ne ménager aucun effort pour venir rendre à l’illustre disparu un dernier hommage mérité. Le lundi 3 novembre 2025 en la Cathédrale Saints Pierre et Paul d’Abomey, la grande messe corps présent pour le repos de l’âme de Mgr Adoukonou a réuni près de 200 prêtres et un millier de fidèles laïcs sous la présidence de Mgr Eugène Cyrille Houndékon, évêque d’Abomey entouré de huit autres évêques du Bénin. Dans son homélie, l’Ordinaire du lieu, outre les salutations et les condoléances notamment aux familles biologique et spirituelle de Mgr Adoukonou, a rendu un vibrant hommage à « l’apôtre de la foi agissante et de l’inculturation », dont il a également retracé le parcours. Il a déclaré qu’ « en réalité, Mgr Barthélemy Adoukonou est avant tout un homme de foi et un continuel chercheur de la connaissance de Dieu ». Cette attitude fait écho à Saint Paul apôtre. Le prélat a également décrit le défunt comme un passionné des retraites spirituelles, de la vie des Saints et des exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola, au point d’en offrir la traduction en langue Fon. Il croyait en la jeunesse et aux potentiels inouïs de la mission. « Dans la vie de Mgr Barthélémy Adoukonou, la foi rime bien avec les études et les recherches culturelles. Il en est résulté un grand dynamisme et des initiatives originales ». Hommages d’institutions prestigieuses Débutée avec la lecture de divers messages de condoléances venant du Dicastère pour l’évangélisation à Rome, de la Secrétairerie d’État du Vatican, de prestigieuses institutions de formation et d’État, l’eucharistie a pris fin avec l’absoute présidée par Mgr Martin Adjou Moumouni, évêque de N’Dali. Cette dernière a été précédée de divers hommages et oraisons funèbres, notamment des représentants des familles biologique et spirituelle de Mgr Adoukounou, ainsi que du Coordonateur du Cercle des laïcs amis de Mgr Barthélémy Adoukonou (Clamab). Vers 14h, l’assemblée s’est déportée vers Djimè où Mgr Barthélémy Adoukonou fut conduit à sa dernière demeure au Grand Séminaire Philosophat Saint Paul. Le chant des psaumes puis une dernière absoute animée par les Séminaristes et présidée par Mgr Antoine Sabi Bio, évêque de Natitingou, ont précédé la mise en terre. Le prélat a rappelé comment Mgr Adoukonou « s’est investi corps et âme dans la formation des prêtres ». Il a dit compter déjà dans les années 80, parmi les Petits Séminaristes qui dans ce même Séminaire de Djimè, entouraient la personne de l’illustre disparu comme Recteur. Un quêteur de Dieu Après la première veillée célébrée sur la paroisse Bon Pasteur de Cotonou le jeudi 30 octobre, c’est la paroisse Saint Jean-Baptiste de la même ville qui a abrité la première messe corps présent de Mgr Barthélémy Adoukonou le dimanche 2 novembre 2025. Parmi les grands prélats de l'Église présents, on notait : Mgr Ruben Mainardi, Nonce Apostolique près le Bénin et le Togo, Mgr Roger Houngbédji, président de la Conférence épiscopale du Bénin, Mgr Antoine Ganyé, Archevêque émérite de Cotonou, et Mgr Éric Soviguidi, Nonce Apostolique nommé près le Burkina Faso et le Niger. Le mot de bienvenue du Père-curé Théophile Akoha laisse place à l’homélie de Mgr Roger Houngbédji. À partir des textes liturgiques, le prélat décrit l’œuvre de Mgr Adoukonou en suivant trois axes : un chercheur de Dieu, un serviteur de l’homme et un véritable disciple du Christ. Il lève l’équivoque sur la polémique autour de son travail sur l’inculturation. « La problématique de l’Inculturation, il l’a très vite perçue, non comme une revendication identitaire et idéologique, mais comme une véritable "mise en travail" de toute une culture en vue de l’enracinement de la Foi chrétienne dans l’âme des peuples africains. Aussi son Mouvement dénommé le "Sillon Noir" (Mɛwìhwɛndò), se définit-il fondamentalement comme un Mouvement de recherche. Non pas une recherche d'idées et de concepts abstraits, mais une quête de Dieu à travers tout ce qu’il y a de beau, de vrai et de saint dans la culture africaine, et ceci dans l’esprit de Nostra Aetate, pour une véritable "sanctification culturelle" ». À la fin de l’eucharistie, le cortège prend la route d’Abomey où de nombreuses messes et veillées de prière ont lieu. Il y eut notamment une veillée au palais du roi Agonglo à la Toussaint puis la grande veillée inculturée dite « Mèwihwendo » le dimanche 2 novembre au sanctuaire Notre-Dame du Saint Rosaire, dans l’enceinte du presbytère de la Cathédrale d’Abomey.
- 24 août 1942 : Naissance de Barthélemy Adoukonou - 16 décembre 1966 : Ordination sacerdotale à Rome - 1967-1968 : Formateur au Petit Séminaire Sainte Jeanne d'Arc de Ouidah - 1968-1970 : Aumônier et enseignant au Collège Père Aupiais - 1970-1971 : Vicaire à la paroisse Saint François d'Assise (Bohicon) et aumônier aux collèges Mgr Steinmetz et Sainte Jeanne d’Arc (Abomey) - 1971-1977 : Mission d’études en France et en Allemagne (Doctorat en Théologie) - 1977-1984 : Recteur au Petit Séminaire Saint Paul de Djimè (Abomey) - 1978-1982 : Professeur de Théologie fondamentale à l'Icao (Abidjan) - 1980-1984 : Professeur d’anthropologie et de méthodologie des Sciences Sociales à l'Université nationale du Bénin et au Grand Séminaire Saint Gall de Ouidah - 1984-1988 : Mission d’études à Paris (Doctorat d’État ès Lettres et Sciences Humaines) - 1988-1999 : Recteur du Séminaire Propédeutique de Missérété - 1986-1997 : Membre de la Commission Théologique Internationale - 1997-2000 : Professeur à l’Institut Pontifical Jean-Paul II - 2002 : Nommé Consulteur du Conseil Pontifical pour l’unité des chrétiens - 1999-2009 : Secrétaire Général de la Cérao - 03 décembre 2009 : Nommé Secrétaire du Conseil Pontifical de la Culture près le Vatican - 10 septembre 2011 : Nommé Évêque titulaire de Zama Mineure (Carthage, Tunisie) - 08 octobre 2011 : Sacré Évêque à la Basilique Saint Pierre par le Cardinal Bertone à Rome - 16 décembre 2016 : Jubilé d’or sacerdotal - 19 juin 2017 : Messe d’au-revoir au Conseil Pontifical de la Culture - 19 août 2017 : Rencontre avec les Évêques de la Conférence Épiscopale du Bénin - 19 octobre 2020 : Jubilé d’or du Mèwihwendo - 29 avril 2022 : Doctorat Honoris Causa de l’Université Catholique du Congo - 27 octobre 2025 : Rappel à Dieu.
Le Père Édouard Adè parle dans cet article des 45 ans de collaboration avec Mgr Barthélémy Adoukonou, du travail abattu en rapport avec l'inculturation de la foi chrétienne et l'avenir de la mission.
Feu Mgr Barthélémy Adoukonou
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)Les nombreux hommages rendus à Monseigneur Barthélémy Adoukonou depuis sa pâque ultime, mettent en lumière l’envergure de sa personnalité et son empreinte sur les débats aussi bien ecclésiaux que culturels et sociétaux. Ce bref témoignage d’un disciple ayant cheminé avec le Maître durant 45 ans voudrait se faire l'écho d’une double préoccupation qui a habité ces décennies de compagnonnage missionnaire : - la constitution d’une tradition théologique africaine ; - l’élaboration d’une théologie adéquate pour l’Église-Famille de Dieu. L’appel à la constitution d’une tradition théologique africaine Si, à l’époque patristique, l’Afrique a offert à l’Église universelle de puissants foyers de pensée théologique — parmi lesquels l’illustre École d’Alexandrie —, les tentatives de mise en place d’écoles théologiques au moment de l’émergence de la théologie africaine contemporaine ont, quant à elles, donné des résultats plus mitigés. Deux générations de théologiens africains ont nourri ce rêve : celle des pionniers et celle de la consolidation. Mais très vite, d’une manière à la fois subtile et tenace, les disciples ont disparu avec leurs maîtres : il ne restait plus que de nouveaux maîtres. Plus personne ne voulait être reconnu comme disciple. Dans cet effort vain de «réinventer la roue », la théologie africaine a offert le spectacle pénible d’un certain piétinement — pire, celui d’un disque rayé. La fragmentation du paysage théologique, que la génération émergente cherche aujourd’hui à surmonter, a brisé l’élan des pionniers et retardé une contribution plus significative de la pensée africaine à la théologie de l’Église universelle. En écho au vœu exprimé par le Pape Benoît XVI (Africae munus, n°137) de voir émerger sous une forme nouvelle l’École d’Alexandrie, Mgr Adoukonou a travaillé à valoriser la théologie de l’Intellectuel Communautaire. Une théologie en adéquation avec l’ecclésiologie de la Famille de Dieu Lors de la Première Assemblée spéciale pour l’Afrique du Synode des Évêques — dont Mgr Adoukonou a rédigé le Rapport final —, l’Église en Afrique a choisi de se reconnaître dans l’ecclésiologie de la Famille de Dieu. Cette expression africaine de l’ecclésiologie de communion, visait à concrétiser l’option du Concile Vatican II pour une Église, à la fois pleinement missionnaire et théologienne. L’œuvre théologique que Mgr Adoukonou a menée en collaboration avec l’Intellectuel Communautaire Daah René Akanzan s’inscrit dans cette dynamique. Dans le même esprit, l’Institut Supérieur des Sciences Religieuses et de Missiologie Notre-Dame de l’Inculturation (Issr-Ndi), fondé par lui, devrait s’efforcer aujourd’hui, avec la jeune génération, d’explorer comment actualiser et articuler cette vision théologique dans une Afrique en profonde mutation. En conclusion. La sagesse africaine enseigne que c’est au bout de l’ancienne corde que l’on tresse la nouvelle. La tradition des Écoles théologiques, dont les Églises qui nous ont transmis l’Évangile sont le vivant exemple, montre que l’Afrique pourrait beaucoup apporter à l’Église si ses fils et ses filles acceptaient l’ascèse humble et féconde du relais, avec ses indispensables passages de témoin. Que, près du Verbe incarné et de Notre-Dame de l’Inculturation, Mgr Adoukonou prie à cette intention !
Mgr Roger Houngbédji Président de la Conférence épiscopale du Bénin
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)La mission de l’inculturation est une problématique nécessaire et incontournable pour l’évangélisation en profondeur. La nouvelle génération de prêtres a besoin non seulement de maîtriser la Doctrine, mais encore de découvrir sa culture afin d’y rencontrer le Christ qui vient aussi à nous dans notre âme africaine. Cela permettra de bien accompagner les fidèles pour la nouvelle évangélisation, à la recherche du Christ. Mgr Barthélémy Adoukonou a été un homme entièrement donné au Christ et à l’Église comme serviteur qui rejoint l’essentiel de l’Évangile, qui nous demande d’imiter le Christ. Pour pérenniser cette grande mission de l’inculturation qu’il nous laisse, j’ai créé une Commission pour s’occuper des questions de l’inculturation dans mon diocèse à Cotonou. Nous avons déjà envoyé des prêtres étudier et s’immerger dans la problématique de l’inculturation et à partir de là, faire des recherches dans le sens de tout le combat que le prélat a mené.
Mgr Eugène Cyrille Houndékon Évêque d’Abomey
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)C’est un héritage assez lourd et assez intense que Mgr Adoukonou nous laisse. Pour en profiter, nous avons mis sur pied au niveau diocésain, deux Commissions : la Commission pour l’inculturation et celle chargée des recherches. Nous avons une autre Commission chargée du patrimoine africain. Ces différentes Commissions travaillent en étroite collaboration. La chorale Hanyé est un point de repère d’une partie des travaux effectués et dont la mise en pratique au niveau conceptuel articule la pensée chrétienne et la tradition appuyées par des fondements bibliques, ce qui touche l’âme pour la conversion au Christ. Nous avons aussi des sites mémoriels comme celui des Intellectuels Communautaires. C’étaient de grands féticheurs qui se sont convertis à la foi chrétienne. Il y a également le site d’Avogbannan, le site du palais royal d’Agonglo, pour la conversion du roi à Dieu, le site de Hanhonnou avec l’explicitation de la passion du Vendredi Saint et la cérémonie du koudiô, qui consistait à sacrifier un homme afin que le roi survive. Ce qui n’a plus de sens avec la réception de l’Évangile. Ce retournement a un sens fort : le Christ s’est sacrifié pour nous et nous n’avons plus d’autre sacrifice à faire. Mgr Adoukonou a vraiment contribué à cette compréhension de l’intérieur de notre culture. Le dernier site est celui de Mathias Agbakponto, le grand catéchiste, avec la lumière de l’Évangile qui a transformé une partie de sa maison en une chapelle. Il était en lien avec la culture et la foi chrétienne. Nous avons besoin de nous asseoir pour réellement travailler, faire la part des choses entre ce qui est essentiel et ce qui est purement humain. Il faudra revisiter cet héritage. Il y a des actes qui peuvent créer des frustrations, des refroidissements. Un toilettage doit être fait pour qu’on laisse les questions de personne et considérer que l’héritage de Mgr Adoukonou est un bien de l’Église, un patrimoine ecclésial. Tout le monde doit coopérer.
Père Ambroise Kinhoun Secrétaire adjoint de la Cérao
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)Mgr Barthélémy Adoukonou nous laisse comme héritage une vision dont il a reçu la grâce. L’inculturation est un défi de conversion. Nous devons prendre la croix de la conversion de nos peuples et la porter dans nos vies. C’est un défi de sainteté. Celui qui nous a quittés est reconnu comme le chantre de l’Afrique convertie au Christ. Il aime les pauvres, il aime passionnément partager ce qu’il a. Cette mission n’est pas une mission de grands intellectuels. Il est un don de Dieu à l’Église, à l’Afrique, au Bénin.
Alain Hounyo Membre du Clamab
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)Je connaissais plus ou moins l’état de santé de Mgr Barthélémy Adoukonou. Plus d’une fois, il nous a dit qu’il est « en bonus divin ». Nous qui étions ses amis voyions en ces propos qu’il avait des missions pour le Seigneur qui le maintenait parmi nous, malgré sa santé déclinante. Je retiens fondamentalement de la personnalité de Mgr Adoukonou un grand homme d’Église. Il a respecté et obéi à l’Église durant toute sa vie de prêtre et d’évêque. Il a tenu à évoluer selon les lignes et sous la coupole de l’Église. Grâce à lui, je suis un passionné de la famille et du laïcat. La première fois que j’ai été élu comme président diocésain du laïcat à Abomey, il est venu me voir pour dire la conduite à tenir. Qu’il repose en paix !
Père Roland Techou Secrétaire à l’UcaoCotonou
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)Être Africain, c’est faire partie d’une culture imprégnée de religion. On est d’une terre que l’on cultive, on est sur un héritage que l’on vénère, on fait partie d’une société dans laquelle on se développe. C’est sur cette culture qu’arrive l’Évangile » (Mgr Sanon). Sur la question, la maturité des peuples africains n’est plus à sous-estimer. Les Djowamon, la Terre (Sakpata), le Feu (Hêviosso) l’Air (Dan), l’Eau (Tôhôssou) ont toujours inspiré les peuples comme expression de leur potentiel divin. C’est l’intuition sur laquelle se fonde tout le travail théo-logique de Mgr Barthélémy Adoukonou qui, s’inscrivant dans le tournant phénoménologique du Concile Vatican II, a pris très au sérieux l’idée chrétienne de Dieu, la prise de chair de Dieu. De quelle chair s’agirait-il ? Et qu’est-ce qu’il en coûterait au divin de se faire humain, l’humanité elle-même culturellement diversifiée n’était pas un potentiel divin ? Pour cela, Barthélémy Adoukonou invente le concept de « l’assimilateur religieux» pour rejoindre son confrère en pensée, Jacob Agossou, qui élabore l’axiome Gbɛtɔ́-Gbɛdotɔ́, pour ne pas répéter le Fons vitae de Mgr Robert Sastre. Dès lors, l’Africain, le Béninois se découvre être un « lieu théologique ». C’est la problématique de l’inculturation en tant qu’effort intellectuel pour rendre explicite l’incarnation au sein d’une tradition religieuse. Celle Vodun dont il est issu ne pouvait être en marge d’une telle monstration de la divinité de Dieu. Comment annoncer à l’homme de culture Vodun que le salut recherché dans et par le Vodun est donné en Jésus-Christ ? Loin de toute extraversion, le théologien du dialogue des cultures s’appuie sur l’Autoréférentialité à la suite d’Alioune Diop et Anselme Sanon, pour confirmer que le Christ ne vient pas brimer nos traditions mais il vient leur redonner une force. Il n’est pas venu abolir mais accomplir. Toute culture offre donc des potentialités de rédemption que le Christ, par sa rédemption, vient porter à son accomplissement. Afin de relayer pour l’aujourd’hui du vivre-ensemble de cet héritage intellectuel, il faut une conviction spirituelle : Le prêtre africain se doit d’aider ses frères dans la foi. Comme théologien, il dispose d’une référence capitale, le Message du Christ. En tant qu’Africain, il demeure conscient des valeurs spirituelles authentiques et originales qui sont les notes caractéristiques de sa Nation ; ces valeurs forment un véritable héritage culturel précieux dont il est pétri et auxquelles il a aussi à se référer. Bien comprises, ces valeurs culturelles ne sont pas contraires au Message chrétien (Jacob Agossou).
Ambassadeur Dr. Théodore C. Loko Enseignant-chercheur
(Propos recueillis par Michaël GOMÉ & Didier HOUNKPÈKPIN)Au Vatican, j’ai souvent parlé de recolonisation de l’Afrique avec Mgr Barthélémy Adoukonou, mon ancien professeur de langue Fon en classe de 6e au Collège Père Aupiais (1969) et conseiller occulte pendant ma mission diplomatique près le Saint-Siège (2010 à 2016). Lui rendre hommage, c’est reconnaître en lui l’un des grands penseurs africains ayant compris que la véritable décolonisation ne se décrète pas : elle se pense, se vit et se crée. Dans un contexte où les formes subtiles de domination persistent à travers les systèmes économiques, culturels et cognitifs, la lutte contre la recolonisation de l’Afrique appelle une réponse intégrale. L’inculturation, d’abord, constitue un acte de résistance spirituelle et intellectuelle. Elle consiste à faire dialoguer la foi, la culture et la raison africaine pour que le christianisme, la philosophie et le développement cessent d’être perçus comme des emprunts exogènes. En s’appropriant les valeurs locales – la solidarité, le respect de la vie, la relation à l’autre –, l’Afrique retrouve la cohérence interne de son humanisme. Or, sans ce travail d’enracinement, comment prétendre à une souveraineté culturelle authentique ? Mgr Adoukonou insistait sur cette tâche de refondation : « L’Afrique doit s’aimer assez pour penser avec ses propres catégories», rappelant que la recolonisation commence là où la pensée se tait. La créativité, ensuite, apparaît comme le prolongement actif de cette inculturation. Elle est le lieu où l’esprit africain invente les formes nouvelles de son avenir, sans nostalgie ni mimétisme. Dans les arts, les sciences, la théologie ou la diplomatie, la créativité réaffirme la capacité de l’Afrique à produire du sens. N’est-ce pas là l’antidote à la dépendance structurelle qui confine le continent dans la réception plutôt que dans la conception ? L’imaginaire créateur devient alors un instrument de souveraineté intellectuelle. Enfin, la diplomatie de la pensée incarne la dimension dialogique de cette libération. Elle ne se réduit pas à la diplomatie politique, mais renvoie à la capacité de l’Afrique à faire entendre sa voix dans les débats mondiaux, non par revendication mais par proposition. Comment peser dans la régulation globale sans une pensée articulée et crédible ? Mgr Adoukonou invitait à « faire de la pensée un acte diplomatique », c’est-à-dire à entrer dans la conversation universelle en y apportant l’intelligence du vivre-ensemble africain. Ainsi, l’inculturation fonde, la créativité projette, et la diplomatie de la pensée relie. C’est dans cette triple dynamique que se joue la véritable émancipation : celle d’un continent qui, en s’assumant comme sujet pensant, devient partenaire d’un monde à réhumaniser.